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Cinéma

Dossier cinéma africain : Décodage du film Indigènes de Rachid Bouchareb

Depuis des décennies l’Afrique est un continent en proie à de nombreux tourments. Pauvreté, guerre et colonialisme émaillent une histoire tortueuse. Toutes ces calamités ont laissé au territoire de profonds stigmates dont les cinéastes se font les porte-paroles. Grâce à leurs films, certains livrent une analyse et une critique de leur histoire. C’est le cas de Rachid Bouchareb qui enfante avec Indigènes d’un film engagé porteur d’un message fort sur un sujet aussi tabou que l’implication de soldats des colonies dans les conflits. Nous nous interrogerons donc dans ce dossier sur la manière dont le film instrumentalise le cinéma pour bâtir un propos à portée politique et sociale.

Un cinéaste concerné par son sujet

Rachid Bouchareb est un cinéaste Franco-Algérien né en 1953. L’immigration, dont sa famille est issue, est un thème récurent de son cinéma. Les questions de racines culturelles et d’intégration sont au cœur de plusieurs de ses œuvres qui s’attellent à traiter avec psychologie et humanisme des problématiques sensibles inhérentes au sujet. Ce n’est donc pas une surprise de le voir s’emparer d’un thème aussi délicat que le colonialisme. Petit-fils d’un tirailleur africain mort pendant la Première Guerre mondiale, le réalisateur est directement concerné par les problématiques que représentent l’instrumentalisation de soldats issus des colonies dans les conflits menés par la France. Indigènes est donc un projet très personnel qui tenait particulièrement à cœur le réalisateur. Dans son œuvre il entend rétablir la lumière sur une partie occultée de l’Histoire tout en livrant aux immigrés des héros qui leurs ressemblent et les renseignent sur leurs origines et sur le passé de leurs ancêtres.

Un film historique

Le film nous raconte l’histoire de quatre tirailleurs nord-africains – issus des colonies françaises que sont à l’époque l’Algérie et le Maroc – engagés dans l’armée de la libération en route pour délivrer la France du joug nazie. Les compagnons d’armes prennent part à une campagne militaire qui les amène à sillonner une partie de l’Europe avant de gagner la France pour libérer la « mère patrie ». L’histoire débute en 1943 au cœur de la seconde guerre mondiale après que les troupes américaines aient débarqué en Algérie et au Maroc. La narration s’inscrit donc dans un cadre historique riche. Elle s’attarde cependant sur un pan assez confidentiel du conflit, à savoir la lutte des tirailleurs nord-africains intégrés à des troupes françaises renaissantes, en progressive reconstitution. A sa sortie en 2006 Indigènes est le premier film à narrer les faits d’armes des soldats des colonies. Jusqu’ici leur mémoire n’était retranscrite qu’à l’occasion de travaux de recherches universitaires et historiques à la portée assez confidentielle. Les faits n’étaient presque jamais relatés dans la sphère publique. Peu de gens avaient alors connaissance du sacrifice opéré par ces combattants des colonies lors du conflit mondial.

A l’instar de Païsa de Roberto Rosellini qui entendait redonner un visage, une dignité aux résistants italiens disparus et morts dans le plus grand des secrets, Indigènes est l’objet d’un « devoir de mémoire » puisqu’il entend rendre hommage aux soldats africains qui ont combattu pour la France et dont le sacrifice reste confidentiel.

Pour la réalisation d’un tel film Rachid Bouchareb a effectué un travail de recherche documentaire conséquent de manière à représenter avec authenticité cette partie méconnue du conflit. Pour cela il a rencontré de nombreux vétérans africains. Pour étoffer les deux personnages principaux et les rendre plus vivants, plus concrets, le réalisateur et son scénariste ont poussé leurs recherches jusqu’au Ministère de la Défense où ils ont déniché des documents au nom de Nacéri et Debbouze. En retrouvant ainsi des éléments relatifs aux ancêtres des acteurs principaux, les cinéastes ont apporté une dimension plus vibrante, personnelle à leur œuvre. Tout a donc été fait pour rendre le film crédible et historiquement cohérent. Un aspect important qui permet de gagner en crédibilité et de faire mieux passer le message politique et social du film.

L’idéalisation de la métropole

Les soldats présentés dans le film se caractérisent globalement par leur idéalisme. Une fervente croyance aux valeurs de la République anime leur envie de combattre pour un pays qu’ils n’ont jamais vu mais qu’ils nomment déjà affectueusement la « mère partie ». Cet enthousiasme est visible à différents moments du film. Dans une des premières scènes, les soldats discutent ensemble et parlent de leur joie d’être intégrés à cette « nouvelle famille » que représente l’armée. Porté par sa vision idéalisée des préceptes républicains, le sous-officier Abdelkader déclare même « avec l’uniforme nous sommes tous les mêmes ». Une déclaration enthousiaste qui exalte sa foi en la France. Un de ses amis plus pragmatique lui répond alors que la seule chose qui ne fait pas de différence entre les soldats africains surnommés Indigènes et les soldats métropolitains, ce sont « les balles allemandes qui tueront aussi bien les uns que les autres ». On voit alors apparaître un certain scepticisme chez les soldats et on se rend compte que les troupes ne sont pas unanimes. Certains sont bien conscients des différences d’intégration qui règnent. Toutefois nos protagonistes restent confiants et leur perplexité demeure un bon moment modérée. Leur patriotisme n’en est pas profondément atteint comme en témoigne cette scène dans un bateau durant laquelle les tirailleurs entonnent en cœur la Marseillaise ! La ferveur avec laquelle ils entonnent ce chant résonne comme une preuve supplémentaire de leur amour et de leur sentiment d’appartenance à la culture française.

Pour la réalisation d’un tel film Rachid Bouchareb a effectué un travail de recherche documentaire conséquent de manière à représenter avec authenticité cette partie méconnue du conflit.

Leur premier contact avec le territoire français est également l’occasion d’un réel émerveillement. Saïd et Abdelkader prennent en main de la terre et déclarent que « la terre est meilleur ici ». Ici, la terre est propice à l’agriculture, aussi fertile que leur imagination qui nourrit des fantasmes idéalistes de ce pays qu’ils n’avaient jusqu’ici jamais vu. Cette réplique profondément symbolique explicite leurs espoirs et leur joie d’avoir gagné « la terre promise ». Ce territoire de liberté, d’égalité et de fraternité dans lequel ils vont pouvoir vivre sans distinction, comme tout le monde. Ce lieu qui doit leur permettre de quitter la misère et les tristes conditions de vie de leur pays d’origine colonisé. Les deux compères déclarent d’ailleurs avec enthousiasme à l’issu de cette scène « Vive la France ! » alors que l’aviation tricolore et alliée les survole. Pourtant les choses ne seront pas toujours roses et le constat final se révélera bien moins optimiste. Mais en attendant, les soldats fantasment. Seul Yassir reste en marge de cette idéologie patriotique idéaliste. Lui n’est qu’un mercenaire en quête d’argent car désireux d’offrir à son frère un beau mariage. Cela permet également au cinéaste de varier les points de vue et de montrer que les raisons de s’engager étaient nombreuses. Certains s’enrôlaient pour l’argent, d’autres pour des idéaux et d’autres encore pour apprendre à lire et à écrire car l’armée était sensée éduquer ses troupes et les rendre lettrées à la vie civile. Contrat qui n’a pas toujours été respecté avec les combattants provenant des colonies.

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Apprentissage de l’immigration

Lorsqu’ils libèrent Marseille, les protagonistes font une première expérience de l’immigration au sens le plus pur du terme. Ils sont accueillis comme des héros, félicités par les civils présents sur place. Ils sont bien intégrés aux métropolitains. On peut d’ailleurs y voir Saïd raconter ses exploits guerriers à une jeune femme médusée et charmée par ce récit épique. Son ami Messaoud vit une intégration encore plus intime puisqu’il rencontre une fille dont il tombe amoureux et avec qui il couche. Cet événement va profondément le marquer, d’autant qu’il va pour la première fois dormir dans un lit « avec des draps ». Un détail qui peut paraître anodin mais qui marque un premier contact avec des mœurs plus européennes. Messaoud reparlera d’ailleurs de cet épisode à ses compagnons en leur disant « vous avez déjà dormi dans un lit avec des draps vous ? ».

Cette première prise de contact positive les conforte alors dans leur vision idyllique des valeurs de la République. Ils continuent donc de fantasmer sur le mode de vie français. Un fantasme qui se poursuit longtemps dans le film mais qui sera peu à peu tempéré par les nombreuses désillusions des personnages et les injustices auxquelles ils sont confrontés. Néanmoins le fantasme ressurgit par petite pointes ponctuelles malgré les déceptions. Ils n’oublient pas complètement leur rêve. Par exemple, vers la fin du film, Messaoud regarde des photos d’une famille française accrochée dans une maison. Par cet acte il démontre son envie de s’intégrer à cette société et de disposer d’une vie similaire. Un sentiment confirmé par le fait qu’il achève sa contemplation des photos en regardant un cliché de sa bien aimée française, soigneusement rangé dans son casque. Cette photo lui rappelle qu’il peut s’assimiler et disposer d’une vie similaire en retrouvant cette métropolitaine qui l’a séduit. Mais l’intégration n’est pas facile, elle ne se fera qu’au prix d’une lutte pour l’égalité, et les embûches sont nombreuses sur le chemin de l’égalité sociale.

Désillusion et discrimination

Mais la réalité vient bien vite se confronter au fantasme et la vision idéaliste de nos trois combattants se délite. Les inégalités entre les métropolitains et les soldats indigènes sont évidentes, incontestables et transparaissent au travers de nombreuses scènes du film. Les troupes françaises sont marquées par un racisme latent admis par la hiérarchie. Les tirailleurs africains sont régulièrement désignés par des termes parfois odieux et réducteurs. Les plus pudiques se contentent de les appeler les « Indigènes » tandis que les plus extrêmes les traitent de « Bougnoules ». Et l’état major ne fait rien. Les soldats musulmans sont considérés comme inférieurs. Et alors que les métropolitains gravissent les échelons hiérarchiques au fil des combats, les « Indigènes » stagnent, restent cantonnés au statut de simple soldat, l’état major leur refusant toute promotion. Ils bénéficient donc d’une moindre considération. A ce titre, ils perçoivent pour leurs services moins de bénéfices que les autres. Un état de fait que l’on constat lorsque les soldats se font refuser des tomates à la cantine. « Ce n’est pas pour vous » leur indique le cuisinier. Il faut alors faire face au chef et se rebeller pour gagner le droit de manger comme le reste des troupes. De la même manière leurs lettres sont censurées et on interdit à ces soldats d’avoir des relations avec des métropolitaines comme le relate la scène durant laquelle Messaoud voit sa lettre d’amour à sa bien aimée censurée. Le film s’emploie à montrer que le combat des soldats des colonies ne se limite pas au front, il se poursuit au sein même de l’armée pour gagner en liberté et en équité. Le titre du film Indigènes fait d’ailleurs directement référence à ces inégalités puisqu’il se réfère au code Indigena qui a été établi en Algérie en 1881 et qui définissait l’indigène comme une personne native de son pays mais n’ayant pas les mêmes droits qu’un citoyen normal. Les soldats des colonies étaient donc considérés comme des demi-citoyens et des demi-soldats.

Le film est donc l’occasion de dénoncer les négligences qu’ont subit ces hommes qui ont versé leur sang pour un pays qui les instrumentalisait mais ne les considérait pas. C’est également l’occasion d’une critique explicite du colonialisme et des violences perpétrées par la France.

Ces désillusions mènent les soldats à se questionner. Une conscience politique commence alors à naître dans leur cœur. Cette prise de conscience se matérialise dans le film par une petite rébellion. A l’issu d’un spectacle de musique classique, les soldats des colonies quittent peu à peu la salle. Un acte de rébellion important qui les mène pour la première fois à faire bloc ensemble, collectivement pour contester le sort et le traitement qui leur sont réservés. Certains des meneurs sont d’ailleurs arrêtés pour les troubles causés. Le film est donc l’occasion de dénoncer les négligences qu’ont subit ces hommes qui ont versé leur sang pour un pays qui les instrumentalisait mais ne les considérait pas. C’est également l’occasion d’une critique explicite du colonialisme et des violences perpétrées par la France. Car l’œuvre de Rachid Bouchareb revient sur de exactions condamnables perpétrées par la France durant la colonisation. Le sous-officier Abdelkader et un de ses amis mentionnent à l’occasion d’une discussion dans une église le massacre de leur famille au cours d’opérations de « pacification ». Un dialogue fort qui évoque les torts du colonialisme. Mais le propos du film n’est pas uniquement de dénoncer, il entend aussi redonner un visage, une dignité à de combattants valeureux oubliés de l’histoire.

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Un devoir de mémoire

A l’instar de Païsa de Roberto Rosellini qui entendait redonner un visage, une dignité aux résistants italiens disparus et morts dans le plus grand des secrets, Indigènes est l’objet d’un « devoir de mémoire » puisqu’il entend rendre hommage aux soldats africains qui ont combattu pour la France et dont le sacrifice reste confidentiel. Un historien spécialiste de la question explique que l’histoire narrée par le film n’est pas seulement occultée dans l’Histoire de la France, mais aussi dans celle des États africains. Il explique qu’en France « on a voulu faire silence sur les exactions de l’ordre colonial et laisser ce pan d’histoire en marge de l’Histoire nationale. En Algérie, on ne voulait pas se souvenir que des Algériens s’étaient battus pour sauver la France ; l’idée de nation est fondée sur la révolte, l’indépendance. Le retour de mémoire de part et d’autre, un demi-siècle plus tard, est lié à une revendication sociale : l’égalité dans le montant des pensions, que les “indigènes” sont d’ailleurs en passe d’obtenir. »

Indigènes n’est pas parfait, loin de la ! Sa tendance moraliste et culpabilisante est parfois trop exacerbée pour permettre au spectateur de suivre le film sans se sentir directement pris à défaut. De la même manière, l’exaltation parfois grandiloquente et ubuesque de l’héroïsme de ces soldats laisse perplexe et tend vers la « propagande ».

L’œuvre est donc l’occasion de commémorer le sacrifice de combattants valeureux tout en leur rendant les honneurs dus à leurs faits d’armes. Le film entend également faire découvrir aux immigrés français originaires des anciennes colonies une part oubliée de leur histoire. C’est une manière de découvrir leurs racines, leur passé, l’histoire de leurs grands-parents. Indigènes a donc également un but social. Celui de montrer que l’on peut être originaire d’un autre pays mais quand même croire aux idéaux de la République et garder la foi en un avenir meilleur et égalitaire. Car ils sont ici chez eux autant que les autres puisque leurs ancêtres ont donné leur vie pour défendre ce territoire. Ils ont ainsi gagné leur place !

Les retombées politiques

Primé à Cannes, le film a reçu un accueil du public positif et a engendré des retombées politiques importantes. Après l’indépendance des États africains, les pensions des soldats des anciennes colonies françaises ont été gelées. C’est ce que l’on appelle la « cristallisation ». La fin du film mentionne cela. Et cet état de fait, l’œuvre a permis de le renverser grâce à sa portée et à son exposition médiatique. Ainsi, après avoir vu le film en compagnie de l’équipe et des acteurs le 5 septembre 2006, Bernadette Chirac convainc son mari d’améliorer les conditions des anciens combattants coloniaux. Émue par le récit auquel elle vient d’assister, la première dame de France déclare à l’issue de la séance « Jacques, il faut faire quelque chose ». Sensible aux conseils de son épouse, le chef d’État Jacques Chirac se décide alors à « harmoniser les pensions des anciens combattants issus des colonies ». Une égalisation des pensions entre anciens combattants français et étrangers est donc opérée consécutivement à la sortie du film. De ce fait on peut considérer que Rachi Bouchareb a largement réussi à faire passer son message. Il est parvenu à sensibiliser les spectateurs aux conditions et aux sacrifices des soldats indigènes d’une telle manière qu’il a eu un réel impact social. Il s’est attiré les faveurs de l’opinion public et a pu grâce à cela toucher la classe politique qui a consenti à faire un geste. L’œuvre a donc un sens, une portée politique non négligeable tant elle a permis d’améliorer les conditions de vie de ces vétérans délaissés tout en rétablissant l’importance de l’implication de ces 400 000 hommes Maghrébins dans la libération de la nation.

Une œuvre efficace mais imparfaite

Le film de Rachid Bouchareb n’est pas parfait, loin de la ! Sa tendance moraliste et culpabilisante est parfois trop exacerbée pour permettre au spectateur de suivre le film sans se sentir directement pris à défaut. De la même manière, l’exaltation parfois grandiloquente et ubuesque de l’héroïsme de ces soldats laisse perplexe et tend vers la « propagande ». Le tout manque de finesse psychologique, de simplicité et peut-être de nuances. Toutefois le film est efficace. Il traite d’un sujet intéressant et a le mérite d’avoir des répercussions politiques et sociales positives. Ces deux heures de pellicules permettent de restaurer la mémoire de héros oubliés, mais pas seulement. Elles ont aussi comme vertus de combler des trous de l’Histoire en donnant un message d’espoir à la jeunesse issue de l’immigration et d’améliorer les conditions de vie des anciens combattants indigènes en provoquant une prise de conscience au niveau politique.

Webographie

http://www.lemonde.fr/cinema/article/2006/10/03/benjamin-stora-les-indigenes-ont-decouvert-la-societe-francaise_816962_3476.html

http://www.allocine.fr/film/fichefilm-58934/secrets-tournage/

http://www.liberation.fr/evenement/2006/09/25/indigenes-fait-craquer-chirac_52394

https://www.youtube.com/embed/rRJtB02eIqk?wmode=transparent

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rachid_Bouchareb

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